Le bâillement, du réflexe à la pathologie
Le bâillement : de l'éthologie à la médecine clinique
Le bâillement : phylogenèse, éthologie, nosogénie
 Le bâillement : un comportement universel
La parakinésie brachiale oscitante
Yawning: its cycle, its role
Warum gähnen wir ?
 
Fetal yawning assessed by 3D and 4D sonography
Le bâillement foetal
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Fetal yawning assessed by 3D and 4D sonography
Le bâillement foetal
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mystery of yawning 

 

 

 

 

mise à jour du
24 octobre 2016
La contagion des émotions, Compassio,
une énigme médiévale
 
L'explication de la contagion du bâillement au Moyen-Âge
 
Béatrice Delaurenti
maitre de conférence à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales

Chat-logomini

 
Les recherches effectuées par Béatrice Delaurenti portent sur les relations entre religion, science et magie à l'époque médiévale sous l'angle d'une histoire intellectuelle de l'action à distance. Elle étudie les discussions médiévales relatives au pouvoir de l'imagination et aux notions de sympathie et de compassion, comprises dans le sens d'une imitation à distance du comportement d'autrui.

Beatrice Delaurenti publie, en janvier 2016, dans la collection des Classiques Garnier un ouvrage savant : « La contagion des émotions, Compassio, une énigme médiévale ». Pour simplifier le cheminement, ce texte est l'aboutissement d'un long travail de recherche débuté avant 2006, à l'Université de Louvain, dont est déjà issu cet article : « Jalons pour une histoire de la compassio. Controverses philosophiques et théologiques sur la contagion du bâillement dans les commentaires aux 'Problèmes' d'Aristote au XIVe siècle » (Recherches de Théologie et Philosophie médiévales 2012;79(1):149-194) .
 
Il y a sept siècles, la réplication, alias contagion, du bâillement suscitait de savantes controverses et stimulait le raisonnement scientifique. Le latin médiéval utilise le mot « Compassio » afin de désigner la contagion des émotions, dans deux sens différents : soit l'empathie actuelle, soit éprouver ensemble une passion (c'est l'étymologie même de compassio). En effet, les textes de l'époque scolastique (on désigne par époque scolastique la fin de la période médiévale, qui commence au début du XIIIe siècle avec la formation des premières universités, et qui s'achève à la fin du XVe siècle avec l'invention de l'imprimerie et la Renaissance. L'expression désigne une période pendant laquelle les universités et les universitaires sont florissants) n'utilisent pas le mot émotion mais passion. « Une passio est un état passif du corps ou de l'âme répondant à un principe de sympathie », c'est à dire un mimétisme comportemental involontaire auquel s'associe un langage non verbal. L'auteur se range à l'avis actuellement accepté que les émotions participent à la communication et sont «pleinement façonnées par la culture et le contexte». Aussi, voit-elle l'objet 'compassio' «comme le miroir des préoccupations d'une société», c'est à dire comme une manière de connaître la conception du monde, produit d'une époque et d'un mode de penser, ici, pour son étude, le Moyen-Âge. Ce sont, en effet, les discours médiévaux sur la compassion, la balance dialectique entre volonté et passions, plaisir et désir qui sont l'objet de ce livre à la lecture ardue.
 
En cette époque médiévale, les savants discutent, le plus fréquemment en latin, de comment certaines 'passions', nos émotions du XXIe siècle, peuvent se transmettre à distance, de façon imprévisible, instantanée. L'énigme est double. En premier, comment s'imbrique le corps et l'âme, c'est à dire comme le psychisme agit sur le corps. En second, comment une relation humaine, aussi intime, peut-elle témoigner d'une action à distance, d'un individu à un individu.
 
La première partie du livre est centrée sur la traduction des 'Problemata physica' attribués à Aristote. Les commentateurs ou les traducteurs et leurs écrits sont présentés : Barthélémy de Messine dans les années 1260, puis Pietro d'Albano vers 1310, Jean de Spello (qui définit, en1355, le bâillement comme un acte d'expulsion d'un souffle bloqué dans la mâchoire) et Evrart de Conty vers 1400 sans négliger les auteurs arabes tel Al-Kindi de Bagdad au IXe siècle. L'ouvrage prend également en compte l'influence de certains auteurs arabes comme al-Kindi ou Avicenne sur les penseurs du monde latin.
 
Quatre formes de compassion sont analysées : la souffrance à distance, la contagion du bâillement, le frisson de compassion et la contagion des maladies. La seconde partie évoque ces penseurs médiévaux, les extensions des concepts à d'autres champs culturels en suivant les écrits des maîtres par exemple ceux de l'Ecole de Salerne au XIIe siècle, puis Galien et Avicenne et qui seront les sources de références des médecins jusqu'au XVIe siècle.
 
Le plus impressionnant est de constater que les questions posées aux neurosciences actuelles sont de tenter de répondre aux mêmes questions que celles posées voici sept siècles ! Mais l'imagination sans limite des anciens semblent incomparablement plus riche et facétieuse que les articles des psychologues actuels.
 
Beatrice Delaurenti. La contagion des émotions, Compassio, une énigme médiévale.
Paris : Classiques Garnier « Savoirs anciens et médiévaux ». 2016.
ISBN 978-2-8124-5056-3

Évrart de Conty (1330?-1405)
Originaire d'Amiens, membre de la Faculté de Médecine de Paris (maître régent de 1353 à 1405), médecin de Charles V, roi de France, et de Blanche de Navarre, veuve de Philippe VI, Évrart de Conty (1330?-1405) est l'auteur de trois œuvres à caractère encyclopédique, qui toutes trois s'articulent entre elles et multiplient les emprunts d'une à l'autre: le Livre des problèmes, traduction et commentaire des Problemata pseudo-aristotéliciens (comptant près de 500 folios dans la copie autographe); les Eschés amoureux, poème allégorique de plus de 30000 vers récrivant le Roman de la Rose, et leur commentaire en prose, le Livre des Eschez amoureux moralisés (352 folios) : « Quant on voit aucun baaillier, on baaille samblablement aussi aucune fois, mais non mie tousdis, et c'est quant li cors est a ce disposés et la matere preste, pour la mémoire et pour l'ymagination qui les autres vertus esmouvent qui sont desoubs elles, et lor commandent, comme il fu dit devant ». Son interprétation est toute entière construite autour de l'imagination. L'homme qui regarde quelqu'un bâiller se remémore le soulagement que procure le bâillement et imagine le profit qu'il pourrait en tirer : « pource dont avient il, quant aucuns baaille ou ha baailié et li autres s'en recorde, qu'il ymagine lors, espoir, et pense aussi comme soubdainnement que nature le fait en celi qui baaille pour son pourfit et que c'est bon de faire le samblable, et pource en est il esmeûs aucune fois et sambablement aussi baaille ».

Jean de Spello
 
Jean de Spello, médecin de Pérouse : « bâiller surviendrait en réaction à une gêne pour débarrasser le corps d'un élément qui perturbe son fonctionnement ; la faculté expulsive n'est mise en mouvement qu'une fois la nuisance perçue, et cette nuisance est perçue sous l'effet de la remémoration qui se fait à partir d'un semblable ».

Pietro d'Abano (1250-1316)
 
albano
 
Pietro d'Abano (1250-1316), né à Abano Terme près de Padoue, en Vénétie, est un médecin, philosophe et astrologue italien du Moyen-Âge. Il s'intéresse à la distinction entre les mouvements 'naturels' (involontaires) et les mouvements volontaires. Cela l'amène à distinguer les bâillements qui sont contagieux alors que les étirements ne le sont pas : « il faut dire qu'il n'y a pas de ressemblance entre le bâillement et l'extension des mains et des pieds, puisque ce sont les opérations de facultés différentes visant tel ou tel but distinct : bâiller, uriner et les autres choses du même genre sont plutôt des opérations de la faculté naturelle, surtout bâiller, alors qu'étendre les mains ou les pieds sont plutôt des opérations de la faculté animale ».