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mise à jour du
8 juin 2006
Actualités Odonto-stomatologiques
2007;238:155-167
Pourquoi bâille-t-on à s'en décrocher la mâchoire ?

Olivier Walusinski

pdf de cet article

Chat-logomini

 
Pourquoi bâillons-nous ? Revue des théories d'Hippocrate à nos jours Walusinski O 2014
 
Abstract : The temporomandibular joint is one of the most taxed joints of the body. 5% of the population feel pain when opening the mouth wide and 3% while chewing and yawning, during which jaw opening reaches its maximal course. As testifying during a pandiculation, a close functional coupling between the temporomandibular and the cranio-cervical regions is triggered by the brainstem through trigeminal somatosensory projections onto the motoneurones of the masseters and neck muscles during jaw-opening/closing, and notably during yawning, like a "trigemino-neck reflex". The neural networks, required for these innate activities, share phylogenical, ontogenical and anatomical links with the brainstem reticular formation activated during wakefulness and REM sleep. By these links, yawning appears as a behavior (fixed action pattern inverse of REM sleep) which procures an arousal reinforcement through the powerful stretch and the neuromuscular rewiring induced. Excessive mouth opening while yawning is the commonest cause of temporomandibular joint dislocation. Pain elicited by yawning is a well-recognized clinical phenomenon in patients with cranial neuralgia or dystonia, temporomandibular joint dysfunction syndrome or Eagle syndrome.
 
Résumé : L'articulation temporo-mandibulaire est une des articulations les plus sollicitées de l'organisme. 5% de la population éprouve des douleurs à l'ouverture de bouche et 3% notamment en mâchant et en bâillant. En effet, c'est au cours du bâillement que l'ouverture de bouche et du pharyngo-larynx est maximale. Comme le montre une pandiculation, il existe un lien fonctionnel étroit, régulé par le tronc cérébral, entre les articulations temporo-mandibulaires et le rachis cervical, véritable "réflexe trijémino-nuqual", pendant lequel les projections proprioceptives du trijumeau stimulent les motoneurones des masséters et de la musculature cervicale. Ce réseau neuronal, nécessaire à ces comportements innés, partage des liens phylogéniques, ontogéniques et anatomiques avec la formation réticulée activatrice du tronc cérébral participant à l'éveil et au sommeil paradoxal. Par ces liens, le bâillement apparaît comme un comportement (action coordonnée, innée, inversant les effets hypotonisant du sommeil paradoxal) qui procure une stimulation de l'éveil par les influx proprioceptifs en retour de la très puissante contraction musculaire engendrée. L'extême ouverture de la bouche au cours du bâillement est la cause la plus fréquente de la luxation de la mâchoire. Les douleurs déclenchées par le bâillement sont cliniquement facilement identifiables chez des patients souffrant de dystonie ou d'algies de la face, de désordres temporo-mandibuaires ou d'un syndrome d'Eagle.

Au sein de la population adulte, 5% des personnes interrogées se plaignent de douleurs lors de la complète ouverture de la bouche et 3% en particulier au cours du bâillement (Heloë, 1979). Les articulations temporo-mandibulaires sont parmi les articulations les plus sollicitées de l'organisme. Elles participent au langage, à la mastication mais aussi à de multiples expressions émotionnelles du visage comme le rire, la peur, la honte, la colère, etc (Duchenne de Boulogne, 1862). Un comportement, le bâillement, a lui, pour caractéristique, de leur imposer leurs amplitudes extrêmes: ouverture maximale, suivie d'une occlusion complète de la bouche qui n'existe dans aucune autre situation physiologique.
 
Appareil manducateur, cou et bâillement.
Un appareil de dépistage ambulatoire du syndrome des apnées du sommeil (Somnolter©) recherche les épisodes de ronflements et d'efforts ventilatoires par la mesure, de manière continue, des mouvements de la mandibule et par l'estimation de la distance intermaxillaire. Comme l'indique la figure 1, l'amplitude d'ouverture de la bouche lors d'un bâillement spontané est plus importante que l'ouverture volontaire maximale de la bouche lors du calibrage de l'appareil. A noter que l'occlusion qui suit la fin du bâillement apparaît également plus accentuée que l'occlusion volontaire. L'analyse détaillée d'un bâillement permet d'en comprendre les mécanismes.
 
somnolter
 
Les mouvements de la tête font partie intégrante du cycle ouverture/fermeture de la bouche nécessaire à la mastication, à l'élocution, au chant, mais aussi au bâillement (Abrahams, 1988, 1993). D'un point de vue phylogénétique, chez toutes les espèces, ce couplage fonctionnel a une valeur adaptative, sélectionnée, car elle assure une meilleure capacité à saisir des proies mais aussi à se défendre et à combattre. Les afférences sensori-motrices oro-faciales (trijumeau) sont nécessaires au contrôle de la motricité cervico-céphalique, c'est à dire que l'activité fonctionnelle mandibulaire est une association de mouvements synchronisés de la nuque et de la mâchoire dans lesquels interviennent les articulations temporo-maxillaires, le rachis cervical et sa musculature (Zafar, 2000). L'action des muscles masséters et cervicaux est synchronisée par une commande motrice commune automatique générée par le tronc cérébral, ("Central pattern generating circuits" Marder, 2005) c'est à dire les paires crâniennes V, VII, IX, X, XI, XII. Toutes ces structures motrices sont activées pendant les bâillements. T. Humphrey (1968) a parlé d'un réflexe trijémino-nuqual.
 
On appelle une pandiculation une ouverture maximale de la bouche associée à une contraction généralisée des muscles antigravitaires ou antigravifiques (André-Thomas, 1949) des quatre membres avec extension complète de l'ensemble du rachis, portant en arrière la tête. Ce puissant étirement s'accompagne d'une activation de tous les muscles de la face, et très curieusement, d'une contraction simultanée des muscles ouvrant la bouche (mylo-hoïdiens et digastriques) et de ceux assurant sa fermeture (ptérygoïdiens, masséters, temporaux), expliquant les contraintes importantes subies alors par les articulations temporo-mandibulaires (Forte, 1982). Simultanément, le plus grand muscle de l'organisme, le diaphragme, se contracte massivement provoquant une ample inspiration par des voies aériennes supérieures ouvertes à l'extrême. J. Barbizet (1958) a montré que le diamètre du pharyngo-larynx est multiplié par quatre par rapport à la position de repos. Le bâillement apparaît ainsi comme une pandiculation partielle, c'est à dire sans contraction des membres et du tronc et rend compte de la synchronisation neuro-musculaire bucco-cervicale. La composante ventilatoire du bâillement et de la pandiculation ne sont donc que la conséquence d'une activité musculaire et non le primum movens. Ceci explique l'absence de toute modification des gaz du sang pendant et après le bâillement et infirme la notion ancienne d'une oxygénation cérébrale qu'il induirait (Provine, 1987).
 
Les pandiculations accompagnent l'éveil; les bâillements surviennent espacés durant la journée, et accroissent leur fréquence quand la pression du sommeil augmente dans l'heure précédant l'endormissement. Physiologiquement, un adulte bâille de 5 à 15 fois par jour (Baenninger, 1996; Walusinski, 2000). Comme il existe des petits et des grands dormeurs, il existe "des petits et des grands bâilleurs". Les bâillements apparaissent, en particulier, dans 4 situations de la vie quotidienne: lire, voyager en transport en commun, conduire, attendre (Greco, 1993).
 
Les modifications d'état de vigilance sont corrélées à des variations de tonus musculaire antigravitaire. Le système proprioceptif (sensibilité profonde), par exemple des trapèzes et des masséters, envoie des influx par les fibres afférentes de la catégorie Ia, situées dans la racine mésencéphalique du trijumeau. Celles-ci forment avec les motoneurones des mêmes muscles une liaison monosynaptique, base du réflexe massétérin. La pandiculation et le bâillement, par la contraction musculaire massive, stimulent les structures responsables de l'activation corticale, par les projections de ces voies proprioceptives sur la formation réticulée ascendante du tronc cérébral et le locus coeruleus (deux structures impliquées dans les mécanismes de l'éveil), anatomiquement proches du noyau du trijumeau (noyau moteur des muscles manducateurs). A noter, en corollaire, que l'amplitude du réflexe massétérin varie parallèlement au niveau de l'éveil (Aubin et Garma, 1988).
 
Le système nerveux végétatif est un ensemble de systèmes neuronaux afférents et efférents régulant l'homéostasie (Cannon, 1933), c'est à dire le maintien à leur valeur d'équilibre physiologique différentes constantes corporelles: température, pression artérielle, osmolarité, etc. L'alternance jour/nuit engendrée par la rotation terrestre détermine, par l'intermédiaire des noyaux supra-chiasmatiques de l'hypothalamus, la composante circadienne de l'éveil et du sommeil alors que l'hypothalamus (VLPO, noyau paraventriculaire), des noyaux mésopontins, la formation réticulée ascendante du tronc cérébral (locus coeruleus) et le raphé antérieur régulent la composante homéostasique. Il existe une tendance à l'augmentation progressive de l'activité vagale (parasympathique) de la veille au sommeil lent avec pic lors du sommeil paradoxal tandis que l'activité sympathique décroît parallèlement. Il en résulte une hypotonie musculaire périphérique généralisée et tendance au collapsus des voies respiratoires supérieures, caractéristiques du sommeil paradoxal, prépondérant en fin de nuit (Saper, 2005). L'intense activité corticale propre à cette phase de sommeil permet la transition vers l'éveil (Campbell, 1985). La pandiculation, et donc le bâillement, ouvrent au maximum le pharyngo-larynx et activent la reprise musculaire tonique, déclenchant une augmentation de la fréquence cardiaque, de la pression artérielle, du métabolisme musculaire associée à un dérouillage articulaire. On peut qualifier la pandiculation de dynamogènique, terme utilisé par Jean Lhermitte (1931).
 
Ontogenèse.
Le bâillement apparaît chez le foetus simultanément à la déglutition, témoignant de la fonctionnalité du tronc cérébral alors que la myélinisation corticale n'est pas encore acquise. Une ontogenèse chronologiquement commune, la proximité anatomique des centres exécutifs, témoins de l'ancienneté phylogènique, expliquent la synchronie des mouvements des maxillaires et du cou. L'échographie en 3D animée (4D) permet leur visualisation dès 12 à 14 semaines de grossesse (Walusinski, 2005). Dès la naissance, ce couplage fonctionnel est indispensable à la survie, comme le montre l'effleurement du coin de la bouche du nouveau-né qui détermine une rotation homolatérale de la tête, et permet ainsi d'attraper le mamelon pour téter, enclenchant le réflexe de succion-déglutition. Ces mécanismes neuro-moteurs intégrés sont très stables et ne varient pas au cours de la vie depuis la naissance jusqu'à un âge avancé (Humphrey, 1968).
 
La vie foetale a un rythme ultradien de 90 minutes. Le bâillement indique la transition entre un état d'hypoactivité corrélé au premier type de sommeil, forme immature de sommeil paradoxal, encore prépondérant à la naissance, et un état d'activité motrice intense (Feng, 2006).
 
La phylogenèse suggère que l'immobilité des poïkilothermes a évolué vers le sommeil paradoxal (Nicolau, 2000). La reprise de la motricité des reptiles, dépendante de l'élévation de la température corporelle, peut s'accompagner d'un bâillement. Ainsi, l'ancienneté phylogénique et la précocité ontogénique indiquent un lien évolutif étroit entre motricité bucco-cervicale, bâillement et sommeil paradoxal.
 
Ethologie.
L'éthologie précise que le bâillement est associé à deux autres processus homéostasiques contrôlés par l'hypothalamus, la satiété et la sexualité.
La satiété.
Chez les animaux élevés en captivité (rats, macaques, lions), il a été noté des bâillements répétés précédant le moment des repas proposés à heures régulières, évoquant en cela un rythme circadien (Holmgren, 1991).
Les herbivores bâillent moins souvent que les carnivores. Le rendement énergétique de l'herbe est faible, contrairement à celui de la viande. Les herbivores passent un temps prolongé à leur alimentation, dorment moins que les carnivores et bâillent peu. Une corrélation existe entre le nombre de bâillements, la durée de sommeil, en particulier du sommeil paradoxal, et le niveau calorifique de la ration alimentaire. On peut, dès lors, postuler que plus un animal subit une pression vitale forte de prédateurs, comme les herbivores, moins il dort, moins il bâille. Plus il ingère une ration calorique élevée en peu de temps, comme les carnivores prédateurs, plus il jouit d'un luxe de sommeil prolongé et plus il bâille. Seule exception, les primates non humains, frugivores, ont une durée de sommeil paradoxal et un nombre de bâillements comparables à ceux des carnivores (Halder et Schenkel, 1972).
Chez l'homme, il est classique de ressentir l'effet du jeûne par un fringale avec bâillements (de même pour l'hypoglycémie). Les excès alimentaires, en particulier associés à une alcoolisation génèrent somnolence et bâillements répétés.
 
La sexualité.
Chez les Macaques, que nous prendrons pour exemple, les bâillements apparaissent aussi après des interactions sociales diverses en relation avec notamment la sexualité ou des conflits. L'éthologie montre que les mâles bâillent plus souvent que les femelles. La fréquence des bâillements augmente avec l'apparition des caractères sexuels secondaires (descente testiculaire, croissance des canines), maximale chez les mâles adultes. Le bâillement est sous la dépendance partielle des androgènes; la castration de macaques adultes mâles entraînent une diminution marquée de la fréquence des bâillements tandis que des injections de dihydrotestostérone exogène rétablit la fréquence des bâillements. L'injection d'un anti-androgène non stéroïdien (hydroxyflutamide) bloque les effets d'injections de testostérone, reproduisant les effets de la castration (Deputte, 1994). Ces bâillements, restreints aux mâles adultes et aux mâles dominants dans le groupe, ont été qualifiés de « bâillements d'émotivité » par Deputte (1980), soulignant ainsi qu'ils sont déclenchés par une « tension psychique ». Ils pourraient servir à renforcer la place particulière que l'individu occupe au sein du groupe.
 
Physiologie.
Toutes les données présentées permettent d'interpréter pandiculations et bâillements comme une activité motrice extériorisée, d'origine sous-corticale, témoignant de processus homéostasiques régulés par l'hypothalamus.
Le noyau paraventriculaire de l'hypothalamus est un centre intégrateur entre le système nerveux central et le système nerveux végétatif périphérique. Un groupe de ses neurones ocytocinergiques qui projettent sur des aires extra hypothalamiques (hippocampe, tronc cérébral, moelle) contrôlent bâillements et érections. Leur stimulation par la dopamine et ses agonistes, des neuropeptides, l'ocytocine elle-même, ou une stimulation électrique déclenche des bâillements alors que le GABA et ses agonistes et les opioïdes inhibent bâillements et érections. L'activation des neurones ocytocinergiques nécessite une production d'oxyde nitrique dont dépend la libération de l'ocytocine extra-hypothalamique sans que les mécanismes intimes soient actuellement élucidés. D'autres molécules modulent les bâillements, non dans leur expression mais dans leur fréquence et leur rythme: sérotonine, hormones sexuelles, hypocrétine, peptides endogènes (ACTH, MSH). L'ocytocine stimule une activation cholinergique au niveau de l'hippocampe, de la réticulé ascendante du tronc cérébral (Argiolas, 1994; Sato-Suzuki, 1998). Enfin, l'acétylcholine déclenche les bâillements via les récepteurs muscariniques des muscles effecteurs (noyaux des nerfs V, VII, IX, X, XI, XII, C1-C4).
 
La pandiculation et le bâillement provoquent, à l'acmé de l'ample inspiration, une augmentation de la pression intra-thoracique, suivie d'une dépression rapide, lors de l'expiration qui la suit. Il en résulte un blocage du retour veineux et lymphatique suivi d'un flux accéléré. Il n'existe actuellement aucune donnée sur les conséquences immunitaires du drainage lymphatique du canal thoracique vers la veine cave, ainsi favorisé (Nolman, 2006). Par contre, au niveau cérébral, la variation rapide et notable de la pression veineuse, accélère la circulation du liquide céphalo-rachidien. En conséquence, l'augmentation de la clairance de l'adénosine, facteur réputé somnogène, interviendrait dans l'effet stimulant de l'éveil du bâillement (Arrigoni, 2006).
 
L'ample inspiration du bâillement ouvre les alvéoles en atélectasie et participe à l'étalement du surfactant, comme le fait un soupir. Le bâillement dirigé est ainsi utilisé dans les suites opératoires en chirurgie thoracique, notamment (Cahill, 1978).
 
Bâillements et pathologies.
La pandiculation et le bâillement ont pour caractéristiques d'être à la fois un symptôme clinique, un traitement et aussi la cause de troubles pathologiques.
 
Le bâillement symptôme clinique.
La raréfaction ou la disparition des bâillements, rarement spontanément rapportée parce que peu gênante, témoigne d'un syndrome parkinsonnien (Goren, 1998), d'une consommation excessive de caféine ou d'un effet opioïde. Dans ces derniers cas, le sevrage s'accompagne d'un rebond de bâillements, multiples, en salves (Phillips-Bute, 1997). Le syndrome d'Ondine congénital ou acquis (malformations atloïdo-axoïdiennes) témoigne du défaut fonctionnel du contrôle de la ventilation par le tronc cérébral (Ochoa-Sepulveda, 2005). L'absence de bâillements, qui s'y attache, l'oppose aux déficits corticaux secondaires à une crise convulsive ou à un accident vasculaire cérébral où des bâillements répétés, d'origine diencépahlique, semblent stimuler le cortex inhibé ou lésé (Muchnik, 2003; Yankovsky, 2006).
L'excès de bâillements, c'est à dire des séries de 10 à 25 bâillements successifs, irrépressibles, répétés plusieurs fois par jour, est actuellement le plus souvent d'origine iatrogène et secondaire à la prise d'anti-dépressifs sérotoninergiques (Sommet, 2005). La migraine s'accompagne fréquemment de nombreux bâillements rappelant ceux inaugurant l'installation d'un malaise vagal (Cronin, 1988; Jacome, 2001). Les processus expansifs intracrâniens, notamment la pathologie adénomateuse hypophysaire, certaines formes d'épilepsie temporale peuvent s'accompagner de bâillements répétitifs. Dans le cas célèbre de JM. Charcot, la patiente bâillait 8 fois à la minute, soit 480 fois à l'heure, était aménorrhérique, avait une amputation binasale de son champ visuel mais fut considérée comme hystérique. La galactorrhée n'est pas mentionnée mais ce cas évoque un adénome à prolactine (Charcot, 1889). Les accidents vasculaires cérébraux responsables de troubles de la vigilance s'accompagnent de fréquents bâillements (Cattaneo, 2006). Certaines hémiplégies s'accompagnent d'un mouvements du bras paralysé vers la bouche lors du bâillement, curieux phénomène que nous avons décrit sous le nom de parakinésie brachiale oscitante (Walusinski, 2005).
 
Le bâillement thérapeutique.
A l'acmé d'un bâillement, l'ouverture de la trompe d'Eustache aère la caisse du tympan. Associée à l'occlusion palpébrale, la baisse de l'audition ainsi provoquée, concourt à une brève déconnexion sensorielle de l'environnement du bâilleur. Lors de pathologies rhino-pharyngées ou de variations altudinales (montagne, vols aériens), le bâillement constitue un moyen thérapeutique de reperméabilisation tubaire assurant l'amélioration des surdités de transmission, inflammatoires ou fonctionnelles (Laskiewicz, 1953; Winther, 2005).
 
La musculature extrinsèque et intrinsèque de larynx est particulièrement sensible au stress émotionnel. Son hypercontraction est le dénominateur commun de toutes les formes de dysphonies et aphonies fonctionnelles ou psychogènes. Le bâillement est une thérapeutique des surmenages vocaux. Elle est efficace pour combattre l'élévation excessive du larynx et la constriction de la glotte qui les caractérisent. Ces surmenages correspondent à un effort tonico-spastique des muscles du larynx qui provoque son ascencion. Le bâillement ouvre la glotte à son maxima et repositionne le larynx au plus bas de sa course, réduisant l'effort musculaire. Les professeurs de chant enseignent à leurs élèves des techniques de bâillements provoqués, forme de relaxation laryngée. C'est ainsi qu'il n'est pas rare de voir des chanteurs d'opéra bâiller avant d'entrer en scène (Xu, 1991; Boone, 1993).
 
La laryngectomie totale a de multiples effets secondaires, en particulier du fait de la solution de continuité entre les voies aériennes basses et hautes. Non seulement la voix est perdue, mais aussi d'autres fonctions physiologiques sont perturbées. La perte de l'odorat s'ajoute aux désagréments des modifications des fonctions ventilatoires et à leurs retentissements physiques et psychiques. L'olfaction est tantôt un phénomène passif survenant au cours de la respiration, tantôt un phénomène actif, inspiratoire et volontaire. La laryngectomie totale supprime l'olfaction passive, et seule une minorité de patients est encore capable d'olfaction volontaire. F. Hilgers (2002) a développé une technique, basée sur la création d'une dépression dans la cavité buccale, générant un flux d'air au travers du nez. Les patients sont entraînés à réaliser une imitation de bâillement maximum mais en gardant les lèvres strictement closes, tout en aspirant leurs joues, abaissant leur langue et le plancher de la bouche. La dépression ainsi induite dans la cavité buccale favorise une aspiration d'air par le nez apportant les effluves parfumées.
 
La théorie végétative de James-Lange (1884-1885) postule que les afférences en retour des contractions musculaires et la sensibilité viscérale apportent au système nerveux central (striatum, amygdale, insula) les perceptions corporelles, appelées l'intéroception, permettant l'élaboration consciente du schéma corporel. La pandiculation et le bâillement, par la puissante contraction musculaire qu'ils représentent, la déconnexion de l'environnement, et le bien-être qui les suit, participent ainsi de l'intéroception. Les techniques de relaxation et de yoga utilisent implicitement ces données, en déclenchant en groupe, par échokinésie, des bâillements induits, afin de perfectionner le contrôle du tonus musculaire corporel et une acutisation des perceptions proprioceptives (Russell, 1891, Bourgne, 2006).
 
Le bâillement inducteur de pathologies.
Le bâillement peut être le déclencheur, la gâchette, d'une crise de dystonie glossopharyngée, d'une névralgie vasculaire de la face de Charlin-Sluder (Jacome, 2001). Le syndrome de Marin Amat ou syndrome de Marcus Gunn inverse, consiste en une fermeture syncinétique des paupières d'un oeil lors de l'ouverture de la bouche notamment du bâillement (Oh, 2003).
 
Le bâillement peut déclencher des crampes douloureuses des muscles génohyoïdiens (André-Thomas, 1949).
Par ordre de fréquence décroissante, les causes de luxation mandibulaire sont: le bâillement, le rire, les vomissements, les soins dentaires. La luxation est antérieure, le condyle mandibulaire dépasse en avant le condyle temporal et s'élève dans la fosse temporale d'où il ne peut ressortir en raison de la tonicité des muscles masticateurs. Il s'agit le plus souvent d'une luxation bilatérale (Ugboko, 2005). Une prompte réduction peut généralement être réalisée sans anesthésie. La récidive est fréquente. Plusieurs publications rapportent des luxations mandibulaires compliquant des excès de bâillements irrépressibles sous antidépressifs sérotoninergiques (Tesfaye, 1990; Pae, 2003) ou lors d'induction anesthésique (Avidan, 2002).
 
Les fractures d'une longue apophyse styloïde sont rares. Des douleurs de la gorge ou du cou, une mobilité réduite du cou, un enrouement, une masse latérale du cou sont autant de signes pouvant faire évoquer cette pathologie. Elles sont secondaires à un bâillement ou à un choc direct, comme au cours des accidents de la circulation (McGinnis, 1981; McCorkell, 1985). Il faut en rapprocher le syndrome d'Eagle associant des cervicalgies latérales, déclenchées par les bâillements, la mastication et à la pression du processus styloïde dans la fosse amygdalienne. La radiographie du cou montre des calcifications des ligaments stylo-hyoïdiens (découverte parfois fortuite) qui deviennent symptomatiques avec ou sans fracture (Mupparapu, 2005).
 
Conclusion
Bâillements et pandiculations sont des comportements d'origine diencéphalique, extériorisant un processus d'homéostasie des systèmes d'éveil (Walusinski, 2006). Sollicitant puissamment les articulations temporomandibulaires, ils conduisent vers le stomatologue, notamment, les porteurs de syndrome algo-dysfonctionnels de l'appareil manducateur, les luxations de mâchoire.
 
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