 
- Leçons
sur les maladies nerveuses E Brissaud - 21°
leçon : Sur le rire et le pleurer
spasmodique 1893
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- Mes chers collègues,
Notre Société a fait une grande
et douloureuse perte : un de ses membres les
plus éminents, le professeur Brissaud est
mort. A peine le bruit de sa maladie
s'était-il répandu que
l'inquiétude succédait à
l'espoir des premiers jours et que le
dénouement se précipitait avec une
tragique rapidité. Les soins affectueux
des siens, les conseils éclairés
de ses amis l'habileté d'un chirurgien
célèbre, tout demeura impuissant.
En un mois, le mal l'avait terrassé dans
la plénitude de la force et de
l'intelligence.
Ce que fut Brissaud, que j'eus pour
maître, et dont je ne peux
évoqué ici la mémoire sans
une émotion profonde, ce qu'il fut comme
savant, comme homme, je le sais et je le sens,
mais je ne serai pas capable de le dire comme il
conviendrait.
Pour comprendre ses aptitudes merveilleuses
et sa personnalité il faut regarder du
côté de son origine et de son
milieu. Là est en puissance toute sa
destinée. Fils d'universitaire, il
grandit dans une famille où les belles
lettres, les sciences et les arts étaient
cultivés avec passion. Son oncle, le
docteur Féréol, un de nos bons
vieux maîtres de la Charité lui
inspira le gout de la médecine, et
Charcot, et Lasègue, dont il fut
l'interne, l'inclinèrent vers
l'étude des maladies nerveuses. Il devint
ainsi neurologiste et ne tarda pas à
occuper, en neurologie une place
prépondérante.
Énumérer ici ses remarquables
travaux, serait une tâche impossible, tant
la liste en est longue, et superflue, tant vous
les connaissez. Je ne puis pourtant
m'empécher de rappeler ici ses
études originales sur l'Asthme, sur
l'Angoisse et l'Anxiété qu'il
distingua expressément; ses vues
ingénieuses sur la maladie de Little,
l'Aphasie d'intonation et la
Métamérie spinale; ses conceptions
pathogéniques séduisantes de la
Paralysie agitante et des Arthropathies
tabétiques. Je ne puis pas ne pas citer
ses investigations sagaces sur les Tics et les
Spasmes, les Douleurs d'habitude,
l'oedème simulé des
hystériques, les Ophtalmoplégies,
les Contractures des Hémiplégiques
et les Paralysies pseudo-bulbaires, ni ne pas
mentionner ses recherches, faites en
collaboration avec Lamy, Lereboullet., Sicard
sur la Catatonie brightique, les Sciatiques
spasmodiques. l'Hémicraniose et le
Traitement des Névralgies par les
injections d'alcool. Mais je tiens avant tout
à rappeler ses belles découvertes
: le Torticolis mental, l'Infantilisme
dysthyroïdien, le Réflexe de fascia
lata, qui tous trois portent aujourd'hui son
nom, sur le Rire et le Pleurer spasmodiques, la
Chorée variable des
dégénérés, et les
rapports de l'Acromégalie et du
Gigantisme qu'il étudia avec son disciple
Henry Meige. Je ne veux
pas oublier enfin son Anatomie du cerveau de
l'homme et le splendide atlas qui l'illustre,
dessiné tout entier de sa main avec un
art parfait, oeuvre monumentale qui
représente un labeur prodigieux, et dont
j'ai ouÏ dire à Charcot qu'il
était fier de l'avoir
inspirée.
Dans ces dernières années, il
s'était attaché aux accidents du
travail et aux délicats problèmes
de médecine légale qu'ils
soulèvent. Cette étude lui avait
fourni l'occasion de signaler une
psychonévrose nouvelle, la Sinistrose, et
d'écrire, sous forme de rapports, une
série de petits chefs-d'ceuvres, aussi
goûtés des magistrats que des
médecins.
-

- Mlle Mabillon
: attaque d'hystérie tenue par E.
Brissaud (photo Albert
Londe )
-
- Brissaud ne borna pas son activité
aux maladies du système nerveux, il
laisse, en, effet, des travaux précieux
sur la Nature tuberculeuse des gommes
scrofuleuses et les Tuberculoses locales dont
les conclusions ont reçu depuis lors une
confirmation éclatante, sur la Maladie
kystique des mamelles, les Cancers et les
Adénomes; sur la Tuberculose du foie, le
Bubon rhumatismal, etc. ici comme là, en
anatomie pathologique comme en clinique, il
s'agit d'études approfondies, de
déductions judicieuses et
d'aperçus séduisants, qui portent
son empreinte, sa frappe, si je puis ainsi dire.
Il aimait l'enseignement, non pas
l'enseignement théorique et traditionnel
dont il dédaignait le dogmatisme
scolastique, mais l'enseignement pratique et
clinique, rajeuni et vivifié par les
secours du laboratoire. Il multipliait les
présentations de malades, de
pièces et d'images pour instruire - il
enseignait clairement et simplement, ce qui ne
l'empéchait pas, de temps en temps, de
prendre des envolées superbes à
travers tous les domaines des sciences
médicales : histoire, histologie,
pathogénie, physiologie, embryologie,
etc. Ceux qui n'ont pas eu le plaisir de
l'entendre, en retrouveront un écho dans
ses deux beaux volumes de Leçons
professées à la
Salpétrière et à
l'hôpital Saint-Antoine.
Il tenait le livre pour un complément
indispensable de l'hôpital. Aussi avait-il
assumé la lourde tâche de diriger
deux grands ouvrages : le Traité de
Médecine et la Pratique
médico-chirurgica1e dont le
légitime succès a
dépassé les espérances.
Ajouterai-je que rien de ce qui concernait
notre profession ne lui était
indifférent? Il en connaissait et en
pratiquait tous les devoirs,
s'intéressant activement aux questions de
prévoyance et de déontologie
médicales. Il aimait les Congrès,
et ce n'est pas ici qu'il sera nécessaire
de souligner la part importante qu'il
préta à la fusion des
Aliénistes et des Neurologistes de notre
pays.
Innombrable et variée, forte et
originale, son uvre touche à tous
les problèmes de la médecine. Elle
lui assure une des premières places parmi
les contemporains. Son nom impérissable
passera à la postérité.
Des dons naturels incomparables, des
connaissances générales
puisées dans te milieu de savants,
d'artistes et de littérateurs où
il fréquentait, transformées et
magnifiées par son propre génie,
avaient fait de lui, on peut le dire sans
exagération, un esprit
véritablement universel. Instruit de
tout, il avait de tout des notions
étendues, et apparaissait
supérieur en tout. C'était un fin
lettré qui écrivait une langue
limpide et savoureuse. Friand
d'étymologies, philologue à ses
heures, il avait jadis conté avec humour
l'Histoire des expressions populaires relatives
à 1'anatomie, à la physiologie et
à la médecine. Sa parole
était chaude et pénétrante
; il excellait à trouver la citation
heureuse, l'image qui peint, le mot qui reste.
Dans l'intimité, sa conversation
volontiers familière était
rehaussée de saillies inattendues et de
boutades spirituelles qui en faisaient un
régal délicieux
De l'artiste, il avait peut-être le
dehors, certainement le dedans, je veux dire
l'amour du beau, le gout sûr,
l'imagination riche, tout enfin, même le
brin de fantaisie. S'il eût suivi la
carrière des arts ou des lettres, il y
eut brillé aux premiers rangs. Il eut
été un artiste renommé au
seizième siècle, un
encyclopédiste fameux au
dix-huitième.
Que dirai-je de l'homme maintenant?...
Il me semble le voir entrant ici avec ce regard
inoubliable et ce sourire magnifique qui
illuminaient son visage, avec cette tête
puissante et ces cheveux mal asservis qui
retombaient en touffes sur sa tempe droite. Je
le vois encore assis parmi nous, dans son
attitude coutumière, le front
courbé sur une feuille de papier qu'il
noircissait d'un dessin machinal. On eut cru sa
pensée emportée bien loin par la
distraction. Pure apparence: Brissaud
était un distrait attentif. Et on s'en
apercevait bien dès que, relevant la
tète, il prenait part à la
discussion. Il le faisait, parfois avec fougue,
toujours avec une chaleur et un accent si
persuasif que, quand il avait fini de parler,
nous l'écoutions encore.
C'était un grand cur, un
caractère ferme, une conscience
courageuse. Animé d'idées
généreuses, épris de
justice et d'équité,
passionné pour le bien, il avait à
un degré très rare la
bonté, la simplicité, l'indulgence
et la modestie, sans que je puisse dire laquelle
de ces vertus l'emportait sur l'autre. Il
émanait de toute sa personne ce je ne
sais quoi -qui attire, qui charme et qui
retient.
La vie, le traitant en étre
d'exception, l'avait comblé. Elle lui
avait, de bonne heure et sans cesse, et
spontanément, apporté titres,
honneurs, dignités, un service dans les
Hôpitaux, une chaire à la
Faculté, un fauteuil à
l'Académie. Elle lui avait donné
les joies douces du foyer et elle lui en
réservait de prochaines, quand la mort
jalouse l'a pris.
Nous l'avons accompagné là-bas,
à son cher Nemours, où il repose
dans un paisible cimetière de campagne,
entre les rives gracieuses du Loing et les
rochers de la foret prochaine, dans un
décor fait pour son âme d'artiste,
En route, chacun, triste du présent,
évoquait les souvenirs du passé.
Et je pensais involontairement à ce
proverhe d'Italie «Plus loin on accompagne
celui qui part, plus on le regrette»
Certes! si celui qui est parti sera plus
regretté que personne, c'est parce que
nul ne fut plus aimé!

-
- ÉDOUARD
BRISSAUD (1852-1909) from : Founders of
Neurology, Webb Haymaker, Francis Schiller 1970
BRISSAUD was a neurologist's neurologist. He
grew up in the school of Charcot
and Lassègue, wrote his thesis on the
permanent contractures in hemiplegia, in which
he showed that hemiplegia due to pontile lesions
may occasionally be of the spasmodic type; he
rose steadily in the ranks from interne to
agrégé, taking the chair of
medicine in 1899 and of internal medicine the
following year.
His interest in neurology and neuropathology
was early excited by his work at the Salpêtrière,
and both in the clinic and in the laboratory he
toiled to cultivate the fields which Charcot
planted. He described in detail the double
innervation of the face, the
dissociation between voluntary and mimetic
expression, and the analogy between the
facies of pseudobulbar palsy and that of
parkinson ism. Referring to the tremor of the
tongue, mandible and lips in a patient with
paralysis agitans, Brissaud used the
unforgettable expression: He "murmurs an
interminable litany." He had, in 1894, the
astuteness to conclude that "the localization of
Parkinson's disease must be subthalamic or
peduncular," and to reject the current notions
that the disease was either muscular or a
neurosis, in favor of his cerebral hypothesis,
seeing the essential morbid feature as a central
disorder of muscle tone. Based ou a postmortem
case where a tuberculoma destroying the
substantia nigra had given rise to the Parkinson
syndrome, he concluded that "the locus niger
might well be its anatomical substratum." A
decade or so afterward more lesions were found
at this and at the basal ganglion levels by
Manschot, Jelgersma, and Lewy. Subsequently the
pathological study of paralysis agitans was
rounded out by such authorities as C. and 0.
Vogt, Bielschowsky and Lotmar.
Brissaud also described tics, spasms and
torticollis, but rather on clinical than
anatomical lines. Tic without characteristic
march, he said, consists of a series of
fleeting, movmements without uniformity-a step,
a shrug, frown, sigh, crack of the fingers,
exclamation. Brissaud also found time to publish
a text on the anatomy of the human brain,
illustrated by his own hand. One of his major
contributions to French neurology was the
founding, with Pierre Marie, of the Revue
neurologique.
Brissaud ventured into other fields:
psychiatry, at the instigation of
Lassègue; folklore in medicine; hygiene
for asthmatics. In his medicolegal work he
became known as the national expert on injuries
in relation to conversion hysteria. Breaking
with Charcot on the organic nature of hysteria,
he aligned himself with Babinski,
saying that one could always differentiate
between organic and functional disorders, but
that the distinction between conversion hysteria
and simulation was sometimes impossible. "A
symptom that cannot be simulated is not a
symptom of hysteria." Brissaud had a wide field
for his expert testimony following passage of a
compensation law in 1898.
Brissaud brought informality to the classroom
and the laboratory. He even gave up the top hat,
that symbol of professorial majesty. His verbal
sallies brought delight to students. At the same
time he emphasized honesty and ethics. "
Hypothesis " he said in a lecture apropos the
substantia nigra, "is an honest euphemism for
'ignorance' the sort of ignorance that knows
itself . . . surely the sort we may on occasion
be permitted to brag about' Work form him seemed
altogether effortless. he was a target for the
cartoonist, who embellished his generous paunch
to overflowing. It was not hard to see that
culinary art was one of his chief
diversions.
Brissaud died of a brain tumor at the early
age of fifty-seven. Horsley operated on him in
Paris but it was too late. One of his last
wishes, that he be buried without benefit of the
church-for he considered himself a
freethinker-was not granted.
SAN FRANCISCO, CALIFORNIA WALTER FREEMAN
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