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mise à jour du 18 novembre 2001
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Symptômes de l'agression vampirique
Les signes de perte d'énergie vitale
Michela Aveta et Michele Ferrato
vampire
Peu de gens soupçonneraient qu'un des symptômes particulièrement fréquents chez les victimes d'agressions vampiriques est le bâillement. Ou mieux, la série de bâillements. En effet, comme nous l'apprennent les traditions populaires sur la magie, on tente avec le bâillement de récupérer l'énergie perdue. Naturellement, associer les bâillements à la rencontre d'un Vampire est à peu près impossible pour l'homme de l'an 2000; les explications que l'on invoquera seront une mauvaise digestion, l'ennui, la fatigue, le sommeil, mais en aucun cas l'action d'un esprit envahissant.
 
L'agression vampirique, impliquant une appropriation d'énergie vitale, laisse toujours de profondes traces chez la victime, même si cette dernière, ignorant l'existence même du mécanisme, ne les relève pas, ou bien les attribue à des malaises et autres événements concomitants qui, outre ceux déjà indiqués pour le bâillement, peuvent être la nervosité, le penchant à la mélancolie, une paralysie mentale soudaine, une faiblesse personnelle, un défaut du caractère.
 
Comme on pourra le noter à partir des exemples qui suivent, la typologie des symptômes dérivant d'une invasion vampirique offre un large éventail. Pourtant, le manque d'habitude regardant l'analyse de certains états d'âme crée malheureusement une tendance généralisée à fuir comme la peste leur approfondissement, alors que nous considérons avec suffisance, souvent avec mépris, les signaux intérieurs qui pourraient nous indiquer la voie à suivre, et que nous privilégions des explications généralisées telles que celles énumérées ci-dessus.
 
Le message enregistré que l'on nous a enseigné à nous repasser chaque fois que nous sentons en nous d'étranges signaux est: "Mais comme tu es compliqué! Arrête ta paranoïa!". Malheureusement, tant que nous traiterons de la sorte nos sentiments, nos impressions, nos intuitions, nous n'apprendrons pas à nous défendre des Vampires. Bien au contraire, nous laisserons le champ libre à leurs incursions. Le Vampire a en effet sur nous un avantage fondamental: c'est que lui, il l'est, paranoïaque, et comment, au sens où il ne néglige aucun détail pour obtenir ce qu'il veut. Toute son attention, comme l'attention d'un fauve prédateur, passe dans l'analyse de ce qui rend l'adversaire vulnérable, de ses points faibles, des moments opportuns pour attaquer, du dosage de l'énergie à sucer pour que sa victime ne se braque pas trop.
Suivre à la trace certains de nos étranges états d'âme nous conduirait à nous poser des questions fondamentales, à exhumer des tabous inavouables, à renoncer à l'auto-flagellation de nos paranoïas, à ouvrir des trouées de lumière dans la face obscure de la réalité, celle où le Vampire se répand.
 
Malheureusement, nous considérons au contraire qu'il est plus important d'exercer notre droit à vivre notre vie avec insouciance, sans nous poser trop de questions, tandis que celui qui veut nous la prendre soigne de façon maniaque et parfaitement organisée ses stratégies de rapt. Continuer à vivre ainsi équivaut à croire que la vie est un Pays de Cocagne, serein et sûr, où personne ne songerait à profiter de bandes d'enfants qui ne demandent qu'à s'amuser...
 
Insatisfaction, mécontentement, sentiment d'inadaptation
 
Un symptôme typique qui fait suite à la rencontre d'un Vampire est un état d'insatisfaction et de mécontentement soudain, la sensation que la réalité nous est hostile. Dans ce cas aussi, il y a de fortes chances que la victime attribue de tels états d'âme aux mystères insondables des sautes d'humeurs des êtres humains, à son propre lunatisme, au stress, au mauvais temps, ou encore à des causes objectives comme la circulation, les autobus qui tardent, et tous les enquiquinements de la vie.
 
Dans la courte nouvelle de Michele Ferrato, Le gérant (à laquelle nous avons déjà fait allusion), Massimo, le protagoniste, à la suite d'une rencontre vampirique avec deux personnes (le gérant de l'immeuble, justement, et le concierge) qui sans aucune raison lui ont vulgairement refusé leur salut, passe une journée étrangement tordue, en tout différente de ses habituelles journées, pleines de joies de vivre et d'enthousiasme pour le travail.
 
La journée de Massimo fut mauvaise. Pleine de petits accrocs et d'incidents. Quand, à l'heure du déjeuner, il s'arrêta dans un café pour manger quelque chose, il sentit en lui l'ombre du souvenir de ce bel appétit qui accompagnait ses midis. Il commanda une formidable escalope panée, napée de jambon et d'un œuf sur le plat, qu'il ne réussit pas à apprécier et qui lui resta sur l'estomac. Deux travaux auxquels il tenait beaucoup lui furent retournés. Il ne fit qu'une interview, un ancien responsable du budget anglais qui lui avait promis des révélations extraordinaires sur certains emplois des fonds de la Couronne d'Angleterre, et qui lui demanda au contraire un petit prêt, parce qu'il voulait s'installer en Italie avec sa maîtresse, et était pratiquement dans le rouge. A la maison, Ale lui avait préparé un couscous, mais il le toucha à peine. En passant devant la loge obscure, avant de rentrer chez lui, Massimo avait cru entendre la voix du concierge le saluer tout bas, comme s'il voulait se rattraper de ne l'avoir pas fait le matin. Ale et lui passèrent la soirée sur le canapé du petit salon à regarder des photos. Massimo se sentait vieilli. Il posa la tête sur l'épaule de Ale et s'endormit sur le coup d'un sommeil lourd et mélancolique. Ale lui caressa la tête un moment, puis l'emmena se coucher, comme un somnambule.
 
Après quelques jours la scène se répète, et cette fois le salut lui est refusé d'une manière plus insolente encore, avec des conséquences désastreuses pour l'amour propre de Massimo.
 
Il ralentit le pas, s'arrêta un instant devant les deux hommes, prit une belle respiration, puis entonna un "Bonjour!" tellement sonore que même un sourd aurait été saisi du doute d'avoir entendu quelque chose. Le gérant continua à parcourir sa lecture, en en marmonnant le contenu entre les dents comme si de rien n'était. Le concierge, de son côté, fusilla Massimo du regard, d'un air de dire: "Mais comment te permets-tu, jeunot, d'importuner le gérant." Il se remit ensuite à regarder celui-ci de front, pour déceler d'éventuels signes de mauvaise humeur, provoquée par l'intrusion de cet impudent. Massimo comprit que pour les deux hommes, l'épisode était clos. Ils attendaient seulement que cet individu comique, une fois le message reçu, s'éloigne la queue entre les jambes. Massimo sentit toute son énergie le quitter en un instant. Il était humilié et abattu. Et avec cette déconfiture, c'étaient tous les piliers de son éducation, sur lesquels reposaient ses convictions, qui volaient en éclats. Il lui sembla voir des siècles de conquêtes humaines et de civilisation balayés par ces deux sauvages qui voulaient lui enseigner leur loi. Et lui devait s'y soumettre. Et l'apprendre. Leur loi prévoyait probablement qu'à son tour il se rattrape sur les autres, et qu'une petite, qu'une morne position de pouvoir à peine atteinte, il s'abandonne aux délices dissimulés dans la liberté de ne pas rendre un salut. C'était fini. Massimo se dirigea vers la porte cochère et à pas lents et lourds la franchit.